Le monde me rend fou. Quand il laisse virer son char idle au dépanneur, quand il revient du Walmart, quand il pense qu’acheter c’est voter, alors il s’empresse d’aller à l’urne. On s’y fait à l’usure, mais y’a encore des gouttes qui font déborder la vase. Alors ces jours-là, encore, le monde me fait chier. Et c’est plus fort que moi, il faut que ça sorte. « Un gars propre ne garde pas ça en dedans », me disait mon père quand il lâchait un bon pet dans son Ford, quand j’étais p’tit et qu’on s’en allait au campe. Y devait être propre en ciboire, parce que moi je me sentais sale pour la semaine! Mais malgré tout, malgré qu’il laissait virer son Ford en achetant ses clopes au dépanneur, mon père m’avait montré quelque chose qui me sauve la vie encore aujourd’hui. -Quand ta mère me met en sacrament, disait-il en crachant sur sa pierre, des fois la sève me monte tellement dans le corps que je me fais peur moi-même. Il laissait alors planer un silence, qui semblait être placé là pour laisser percer le son de sa pierre glissant sur le fil de sa hache. Son monologue continuait intérieurement, puis se mettant à l’œuvre, il finissait par dire « aussi bien que ça serve à de quoi! ». Puis les quartiers de bûches fendues commençaient à s’accumuler autour de lui. Violon, merisier, plaine, épinette; il se débâtissait la forêt mixte à lui seul. Lui contre le monde. Il y avait longtemps que je n’avais pas sorti ma hache. Faut croire que je m’étais habitué au pathétisme. Puis ça m’a pris. Quand je les ai entendus dire que ça « allait bien aller ». Comme s’ils avaient l’intime conviction que c’était le cas « avant ». Mon père, même s’il sentait la vase de barachois quand il en larguait une, assis dans le fond de son Ford, avait au moins le chic de le savoir. Alors je crache sur ma pierre, la fais voyager sur le fil. Et puis, m’emparant du manche, je débâtis le monde. Les dix premiers coups m’épuisent, me libèrent. Petit à petit, les éclats redeviennent des bouts de bois. Une fois tous ces problèmes déboulonnés, décapités, je pose ma hache. Puis, de mes mains engourdies, je rassemble les morceaux dans mes bras, et les réorganise à mon goût. Ici, on fait des grosses cordes, pas des p’tites. Le geste semble anodin, pour celui qui n’a pas l’oeil aiguisé. Chaque bout de bois a sa place, mais on n’a que peu de temps pour en décider, si on veut garder le rythme. Ce geste, presque mécanique, vient faire table rase sur les pensées. Soudain, on n’en a plus. Les bouts de bois redeviennent des bûches. Corder. Mon père attendait toujours la fin de sa première corde avant d’ouvrir son paquet de cigarettes; il ne fumait pas à la maison. Il se tirait une bûche, à environ six pieds de sa rangée de bois, puis s’allumait. Le premier nuage semblait signer son œuvre, qu’il contemplait. Là, il ne disait plus un mot. Je ne fume pas, alors en terminant ma première corde, je croque une pomme. Certaines essences, même tordues, doivent rester debout. Puis, dans le silence entre deux bouchées, j’entends résonner les coups de hache du voisinage, comme autant de pancartes « ça va bien aller » en train de brûler. Il faudrait bien qu’un jour je m’achète un poêle, parce que, comme disait mon père : « aussi bien que ça serve à de quoi! ». - Patrick Dubois
Extrait du livre L’art des fous
Ceci est de la littérature brute, non filtrée, extraite le plus souvent en première pression, à chaud. Pas toujours loin de la crise. Les textes sont authentiques, originaux et servis tels que reçus. Ils témoignent de la réalité intime des auteurs, qui ont entre 9 et 35 ans. Pour plusieurs, c’est une première expérience d’écriture qu’ils ont choisi de faire partager. Pour d’autres, c’est leurs failles intérieures et leurs doutes qu’ils exposent, alors même qu’ils les découvrent.
Le Carrefour Jeunesse Emploi Avignon Bonaventure a choisi de donner pleine liberté de parole aux jeunes, afin de leur permettre d’exprimer, dans leurs mots, ce qu’ils vivent, et comment ils vont. Ceci suppose quelques entorses aux convenances et à la linguistique. C’est un choix conscient.
Le résultat a le mérite d’être vrai. La santé mentale est un tabou social. Pourtant, tout le monde en a une. Chacun a droit à sa manière d’en parler. Prenez soin de la vôtre et de celle de vos proches.









